May 4, 2008
JEAN-FRANÇOIS VERDONNET
MICHAL FATTAL/EPA | SYMBOLE: Le drapeau israélien est projeté sur les murailles entourant la vieille ville de Jérusalem lors des cérémonies de célébration du soixantième anniversaire de l'Etat. Plus de trois millions de personnes se sont installées en Israël depuis 1948. Parmi eux, Eliezer Shargorodsky qui a grandi à Genève, et le Lausannois Alain Blum.
Le Conseil fédéral n’a pas été convié aux cérémonies d’anniversaire. Micheline Calmy-Rey a regretté cette absence d’invitation.
Eliezer Shargorodskyavait 22 ans quand il est arrivé en Israël, en 1993. Il fait partie des 3,2 millions d'émigrants qui s'y sont installés depuis 1948. Il fêtera jeudi le soixantième anniversaire de l'Etat d'Israël, son pays désormais. Son départ et son installation, il les décrit comme un «itinéraire vers Jérusalem».
A Genève, où il a grandi, il avait suivi le parcours fléché des littéraires: études au Collège Claparède puis licence en sciences politiques. Il poursuivra dans la même voie à Bar-Ilan, l'université proche de Tel-Aviv où il enseigne maintenant. Mais Eliezer se présente surtout comme un militant engagé au sein de l'Agence juive qui l'envoie régulièrement dans les Etats de l'ex-Union soviétique. Le russe est sa langue maternelle.
Rendez-vous est fixé dans un quartier proche de la Vieille-Ville de Jérusalem. La rue ombragée et tranquille porte le nom du rav Abraham Kook, le premier grand rabbin de la Palestine mandataire (sous autorité britannique) et l'un des maîtres à penser du sionisme religieux. Ses partisans, écrit le politologue Ilan Greilsammer, «voyaient dans le retour des exilés sur la Terre sainte le doigt de Dieu, l'annonce de la Rédemption». Eliezer appartient à cette tradition.
Au visiteur de passage, il tient un langage tout animé de réminiscences bibliques. Il parle de la «terre d'Israël»: sans elle, dit-il, le peuple juif devient «virtuel». Il est question aussi de la «mission» d'Israël: «la guerre des Six Jours nous a ouverts à notre vocation», affirme-t-il.
Qu'est-ce à dire? Pour Eliezer, la victoire de 1967 a opéré une rupture entre les deux tendances qui coexistaient jusque-là au sein du sionisme. Les uns ont alors jugé que la plupart des objectifs du mouvement avaient été atteints. Les autres ont vu le moment venu de passer à une nouvelle étape. Partisans de la «normalisation» territoriale contre les héritiers d'Abraham. Tel-Aviv contre Jérusalem. La ligne de fracture le «kulturkampf» ne se confond pas avec le clivage qui sépare laïcs et religieux. Le père fondateur, David Ben Gourion, par exemple, a défendu «le monde de la vocation»: tout agnostique qu'il était, son combat le situait «du côté du roi David».
Ce qui est en jeu, c'est peut-être moins la mémoire que la renaissance. La Shoah doit être surmontée: «On ne peut progresser les yeux fixés sur Auschwitz.» C'est vers Eretz Israël (ndlr: la Terre promise) que l'histoire retient maintenant le peuple juif.
«On est revenu pour occuper toute la maison»
Eretz Israël, c'est aussi les territoires de Gaza et de Cisjordanie. Sur ce sujet sensible, Eliezer use volontiers de métaphores domestiques. «Vous ne pouvez revenir à votre bien-aimée et vous contenter de son parfum.» Ou bien: «On n'a pas fait ce chemin pour occuper une chambre à coucher; on est revenu dans toute la maison.» Question d'identité et de fidélité à soi-même: «Ou bien vous êtes adepte de Marx, de John Stuart Mill et d'autres idéologues occidentaux, et vous colonisez une terre à laquelle vous n'avez pas droit. Ou bien vous êtes juif. Alors vous ne pouvez pas rester indifférent à Jérusalem, à Hébron, à Jéricho.» Eliezer ne doute pas que cette réalité s'imposera un jour à tous: «A nous recroqueviller sur Tel-Aviv, nous risquerions de perdre notre légitimité à nos propres yeux et à ceux de nos voisins
Une telle vision ne fait pas l'unanimité dans son pays d'adoption? Rien de plus banal: Israël, rappelle Eliezer, «a horreur de l'homogénéité». Ce n'est pas «un peuple monolithique», ce n'est pas «l'union des Soviets». Israël, «ce sont les tribus». Comme il y eut, poursuit-il, «les Lévi, les Juda, les Siméon, il y a aujourd'hui les juifs de Russie, du Maroc, d'Europe ou d'Ethiopie». A la fin cependant, «les clivages deviendront facettes» et les dissonances finiront par s'accorder: sur le thème de l'union et de la diversité, Eliezer a plus d'une image dans son sac. Quelle que soit la coalition du moment, sa foi ne bougera pas: elle est, dit-il, «inconditionnelle».